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La revanche pour Campiston

Avertissement :

Les textes, rapports, journaux, cahiers de marches, notes etc., rédigés par des membres du Garde Chauvin, n’ont pour but que d’amuser l’adhérent ou le lecteur passionné d’histoire, d’humour et de caricatures, le tout devant être pris au second degré et au-delà. Chacun des auteurs décrivant à sa façon ce qu’il a vécu ou vu au cours d’une manifestation ou animation de reconstitution historique. Le texte original est alors modifié par la « rédaction impériale », transformé, remis dans un contexte historique en y ajoutant des expressions populaires du temps, de l’argot, voire des mots provenant de dialectes ou patois régionaux et de courtes citations cinématographiques. L’ensemble du texte est ensuite soumis au contrôle de « correcteurs » qui vérifient l’orthographe plutôt que les règles grammaticales souvent mises à mal. Soyez indulgents et ne prenez jamais le contenu de ces textes pour parole d’Évangile.





Sergent Fred dit Tire-Bourre

A l’attention du Commandant par intérim du 8ème B.O.M.M.

Le 29 août de l’an 2022





Journal de marche du Sergent Tire-Bourre, chef de la 1ère batterie

1ère compagnie du 3ème Régiment d’artillerie de marine (6ème Corps d’armée)

Expédition du 26/08/2022 à Almeida (Portugal).












Jeudi 25 août.



17H : Rassemblement de l’élite des troupes impériales (enfin du meilleur de ce qu’il en reste). Je parle bien de la 1ère Cie du 3ème régiment d’artillerie de marine, sis au petit dépôt d’Aubigny-Les-Grandes-Eaux près de Napoléon-Vendée-Sud, par la 2ème vicinale à droite, puis la 4ème Sommières à gauche et enfin, jusqu’à la 3ème cabane, reconnaissable à sa lune aux deux canons en sautoir sculptée sur la porte, lieu où les « anciens du bled » disent en patois vendéen : « Y mouille point dans s’trou là, sauf quand y tempête chez les Bretons ! »


La missive envoyée par les autorités maritimes de Rochefort indique, qu’après environ 15 campagnes au Portugal et autant de sièges de la citadelle d’Almeida, les alliés semblent avoir repris la forteresse après notre dernier départ en août 2019. Situation inacceptable pour notre Impériale Majesté Napoléon 1er. Ordre est donc donné de retourner en Lusitanie reprendre, une fois de plus, la copie, presque conforme, de notre citadelle charentaise de Brouage, les canons en sus.


Les mules de traits sont attelées aux chariots du train d’artillerie, mais sans mes namois* fixés habituellement dessus. Notre officier commandant a noté en marge « Sergent, vous pourrez récupérer autant de namois abandonnés portugais que vous voudrez. Promis, craché ! ». Fidèle à moi-même, le cœur sur la main, je file au secrétariat du dépôt, par l’escalier 1, le couloir de gauche, dernière porte à droite**, récupérer les formulaires d’adoption référencés 3°Rama/Namoi/A-38. A la sortie du bâtiment administratif, j’aperçois l’ex-douanier La Gabelle (Eh, oui, les taxes se pointent toujours quoi qu’il arrive), sergent au 8ème BOMM de Rochefort, qui franchit en premier le pont-levis surplombant les douves du petit dépôt. Les rabat-joies du bourg disent qu’il s’agit-là d’une vieille planche posée sur un tas de lisier liquide. Mauvaise langues que ces bougres-là ! A peu de distance du sergent, suivent mes artilleurs d’élite, les canonniers La Joie et Le Brutal. La 1ère compagnie est rassemblée et le comptage de l’effectif est ordonné : « Un, deux… c’est complet sergent ! ». Comme c’est l’usage chez les canonniers de marine, une petite collation fête nos retrouvailles, à base de brioches vendéennes aux trois chocolats, tarte aux poires du coin, allongées au miel de vanille des îles. Le tout, pris sur le pouce, car : « y faut point trainer et faire attendre le Vieux ! ». De nouvelles aventures nous attendent, en route !


*Namoi : Surnom donné au canon, quel que soit son calibre et sa nationalité, rencontré au fil des campagnes du Garde Chauvin, arbitrairement considéré, par le sergent Tire-Bourre, « orphelin et abandonné », donc, lui appartenant de fait.


**En référence aux 12 travaux d’Astérix.




« Fouette cochet ! » la guimbarde s’ébranle bruyamment aux sons des fers à cheval des brèles* et du cerclage métallique des roues. Nous prenons, comme d’habitude, la route du sud en direction du département de la Charente-Inférieure et du dépôt principal de l’arsenal de Rochefort. Nous traversons la ville par la Porte Charente, saluons, au passage, nos collègues canonniers du 3ème en poste à proximité, et sortons par celle de Martou où se trouve le bac de ce petit port de pêche, qui nous fera passer le fleuve Charente et rejoindre la demeure de notre « Commandant ». Plusieurs canonniers de la batterie de l’Avant-garde et quelques matelots de flottille, nous saluent au passage. Nous voici débarqués dans la commune d’Échillais.


*Mules.


19H : Passant près de la batterie côtière et le vieux moulin, nous arrivons devant la traditionnelle et « grande demeure à colonnades »* du Commandant. La grille principale nous est grande ouverte par le planton de service. Tout au bout de la gigantesque allée bordée de peupliers centenaires, nous apercevons une sorte de fourmilière. Ce sont nos compagnons d’armes qui s’agitent en tous sens. Notre guimbardier tire sur les rênes tandis que les sabots de nos mules dérapent sur le gravier blanc.


*A noter que des marins américains en escale au port de Rochefort, en voleront les plans pour construire celle d’un certain « Rhett Butler » en Louisiane et toutes les autres le long du Mississippi.



Demeure du Chef de Bataillon/Ingénieur constructeur de la Marine

Mappy Michelin ne vous fournira aucune information sur sa localisation – Sécurité défense.




Après les salutations d’usage auprès des ouvriers de marine, matelots de flottille et fantassins du 79ème de ligne présents, nous tentons de trouver le commandant. Malgré nos maintes interrogations : « Mais il est où ? » auprès des individus que nous croisons dans le dédale de couloirs, pièces et vestibules gardés par de nombreux personnages en armure du moyen-âge. Un son magistral attire notre attention et nous suivons un long corridor sombre. Nous trouvons enfin notre commandant, dans une vaste bibliothèque richement décorée, éclairée d’un lustre aux mille bougies, assis derrière un superbe bureau où trônent une Aigle impériale et un buste de notre glorieux « patron ». Il caresse doucement, d’une main, Raja, son chat noir à courte queue, venu des barbaresques, et de l’autre main il pianote sur les touches d’un orgue magnifique, une symphonie de Beethoven. « Quel homme ! » qu’on s’dit ! J’claque des talons et le salue à l’ordonnance, très « carpettement », comme à mon habitude, (Je songe qu’un jour, peut-être, de belles choses dorées seront boutées sur mes frêles épaules). Bref ! J’tente de lui parler, mais le son qui sort de son orgue est si fort qu’il n’entend point mes mots. Comprenant mon embarras, il cesse la bruyante symphonie et m’dit : « Bonjour sergent, les instructions sont, comme qui dirait, forts simples, on fait comme d’habitude ! Rompez ! ». Là, v’la t’y pas qu’y reluque du chef* aux arpions* mon canonnier tout neuf La Joie. Il s’lève d’un coup et empoigne mon apprenti-canonnier, qui me servait d’escorte avec le caporal Long-Feu. Puis ils filent, dare-dare, par une aut’ porte. En fait, mais j’l’ai su plus tard, voyant c’te conscrit sans uniforme complet, il l’a mené au dépôt d’habillement du Quartier Duquesne-Fourriers, pour qu’on lui remette des effets. L’est comme ça, l’commandant, faut être conforme !


**Chef : Tête, Arpions : Doigts de pieds.


Vingt minutes plus tard, les voilà d’retour, mais oh ! Surprise ! Mon canonnier tout neuf est, d’un coup, monté en grade !?! D’apprenti-canonnier de 3ème classe, le voici adjudant-sous-officier, à trois chevrons d’ancienneté sur le bras, des épaulettes sang & or et la croix des braves boutée sur le revers de son paletot. Le caporal Long-Feu reste tétanisé, puis s’effondre tout net. Mes yeux exorbités, devenant larmoyants, sont en cinémascope (comme on le dira plus tard !), j’cauchemarde, j’ventile, j’vais défaillir. Mon « pays » qu’est presque un frère de sang, m’a déjà dépassé en grade. « Trahison ! » Que j’me dis ! Adieux veaux, vaches, cochons, couvées et épaulettes frangées d’or. Me voici lâchement poignardé dans l’dos comme César aut’fois par son beau-fils Brutus. Dépité, j’vais m’laisser mourir sur place en m’vider d’mon sang (qui coule pas d’ailleurs). J’tombe sur le cul mortifié. Qu’ont-ils donc fait durant cette absence ? Que j’me dis ! Là, v’la t’y pas qu’le Juda La Joie s’pointe vers moi en riant, et m’dis : « Sergent, remettez-vous, y avait point ma taille dans l’dépôt d’habillement. L’fourrier Requiem m’a refilé l’paletot de l’adjudant La Douleur qu’est en convalescence aux Invalides ! ». Mes oreilles bourdonnent encore et j’n’esgourde pas tout ce qu’y’ m’dit. Puis, revenant à moi, j’comprends tout ! (J’suis sergent, tout d’même !). L’est temps d’ranimer l’caporal qu’est tout blanc, comme un Russien congelé. Sur ce, l’canonnier La Joie, dont j’conserve encore un œil douteux, m’dit : "Au fait mon sergent … !" (Aïe ! Dieu que je n'aime pas ce genre d’introduction audiarienne. Comme le dirait un commandant nommé Blier : "Messieurs, Messieurs, si j’ vous ai arraché à vos parties de tarot et à vos camomilles, c'est qu'on est au bord de l'abîme. La maladie revient sur les poules. Si je n’étais pas sûr de renverser la vapeur, j’ vous dirais d’sauter dans vos carrioles et filer sur les routes comme en 14 (1814). L’tocsin va sonner dans Montmartre. Y-a le choléra qu’est d’retour. La peste revient sur le monde. Carabosse aquitté ses zoziaux. Bref, Coco-La Maléfique se repointe !"*)


*Pour les non initiés voir le film de Michel Audiard « Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages ».


Mais trêve de digression, l’commandant, qu’a tout compris (Il est commandant !), a le sourire carnassier et l’œil narquois. Il connaît bien son sergent « préféré » et il m’annonce tout de go : « Tenez, je vous offre un tout nouvel artilleur de marine ! ». L’canonnier La Joie esquisse aussi un sourire, comme seuls les artilleurs de marine peuvent l’avoir au plus fort des combats, lorsqu’ils sortent les boites à mitraille. L’est temps d’saluer notre honorable galonné et on r’tourne à notre charroi.




21H. Nous quittons la demeure du « chef » pour nous rendre sur la grande place du bourg où nous attend le grand train des chariots. Celui-ci compte près de 250 chevaux, qui doivent nous mener en Lusitanie. Le « grand » maître d’équipage, responsable du transport, n’a pu obtenir, du service des remontes de Saintes et La Rochelle, tous les chevaux de trait demandés, les paysans refusant de fournir, par réquisition, toutes les bêtes souhaitées par l’administration. Rappelons-nous que son prédécesseur eut le malheur, par omission en 2019, de confier la garde des chevaux, mules, bodets, brèles, chèvres etc. au service de la Cambuse, sous les ordres du tristement célèbre quartier-maître La Garouille, surnommé le cauchemar des équidés. La troupe, faute de chevaux, mystérieusement disparus lors d’une pause, dut pousser les équipages sur les 100 derniers kilomètres. Le QM La Garouille, souhaitant, sans doute, faire bombance à l’occasion de cette nouvelle expédition, avait rameuté toute sa famille carnassière qui s’était préalablement enrôlée dans la flottille. Constatant le peu de chevaux de trait à « subtiliser », les yeux hagards et larmoyants, l’écume à la commissure de ses lèvres tremblantes, le Boucher des 4 pattes gesticulait en jetant au sol la serviette à carreaux rouges et blancs qu’il avait nouée à son cou. Il protesta auprès de notre commandant du peu de respect de l’administration envers son œuvre qu’il qualifiait « d’humanitaire » pour la planète. Il eut pour seule réponse de notre « chef » : « Grimpez et fermez-là, exécution ! ». Un songe abominable envahit mon esprit, qu’adviendrait-il de nous autres sur une route montagneuse pyrénéenne à la frontière franco-hispanique, sans chevaux et à pied ? Mon corps robuste de sergent en frissonne encore. Bref !


Le commandant, en tête de colonne, près du responsable du convoi, hurle : « En avant, marche ! ». Le bruit des 1230 sabots frappant sur le sol, et le claquement des fouets annoncent le départ vers la Péninsule ibérique, puis le Portugal. Quelques lieues plus tard, un hurlement se fait entendre. Le QM La Garouille, présumant à tort, qu’il n’aurait aucun souci pour se nourrir durant le voyage, avait laissé ses tickets de rationnement au casernement de Rochefort. Il devra se contenter des quelques Napoléon de bronze trouvés au fond de ses poches, des rations que lui fournira l’administration des vivres/viandes et les réquisitions auprès des paysans espagnols, qui eux, ne boulotent pas leurs chevaux. Cet épisode sembla redoubler l’inquiétude des pauvres mules présentes dont les oreilles ne cessaient de gigoter. La garde des chevaux fut redoublée au relai de Bordeaux, puis à ceux de Cestas et Bidard où nous récupérons plusieurs détachements d’ouvriers et de matelots.


La frontière est traversée sans encombre, notre « maître » d’équipage, se sentant en confiance, décide de nous narrer (par CD interposé) sa petite histoire de France. Tout y passe, l’époque gallo-romaine, le Moyen Age avec Jeanne d’Arc, la fin de la Renaissance à Louis XIV, les temps modernes, donc la nôtre le 1er Empire. Une partie de la troupe l’écoute, doutant parfois de la véracité des faits, certains somnolent, et quelques-uns ronchonnent, voulant dormir. Je m’dis que « tant qu’il parle, il dort pas ! ». Le déplacement nocturne du convoi se passe sans problème particulier ni embuscade lors des pauses en rase campagne.




Vendredi 26 Août.


9H. La nuit fut longue, au rythme des secousses sur les routes peu carrossables d’Hispanie. Le cul, le dos et les jambes sont en vrac, comme chaque année, et les auberges toujours fermées à cause des brigands. La frontière hispano-portugaise est passée dans la bourgade de Vilar Formoso, toujours tenue par nos troupes, dont le dépôt surnommé « Carrefour Market » semble opérationnel. Nous bifurquons à droite sur la route qui mène à la citadelle d’Almeida. Le paysage et toujours aussi désertique et certains endroits ont conservé des traces d’incendies. La silhouette des remparts apparait au loin, ainsi que le clocher de l’église sur lequel flotte le drapeau portugais, qu’il nous faudra tantôt remplacer par le nôtre.


Nous voici arrivés à destination, c'est-à-dire dans le village d’Almeida situé à quelques encablures de la citadelle. Le casernement où nous logeons habituellement n’a pas changé.Le portier-concierge de service ouvre la grille monumentale et le charroi s’engage sur le parc où une partie du matériel et de l’armement est déchargée. Un fort détachement restera sur place, tandis qu’un autre ira relever la troupe qui fait déjà le siège, au plus proche des remparts couverts de canons à fort calibre.


Le détachement des braves ouvriers, matelots et canonniers dormira au campement, dans le bastion San-Francisco, déjà occupé par nos troupes. Ne pouvant gravir la rampe d’accès avec nos chariots, nous déchargeons le matériel, l’armement, les provisions, et gravissons la pente poussiéreuse sous un soleil de plomb, me rappelant celui qui nous grillait sur le Nil, en Egypte. Tout est déposé près des tentes qui nous sont attribuées par les sapeurs du Génie. Je contemple, une dernière fois, du haut des remparts, nos chariots qui vont s’en retourner au dépôt en songeant : « Souviens-toi l’été dernier ! », ou plutôt « Souviens-toi de La Garouille tragédie ! ». Si la baraka nous abandonne cette année, nous aurons la Garouille-family-tragédie, en pis ! Je frissonne à l’idée de parcourir à pied les mille bornes qui me séparent de mon casernement d’Aubigny-Les-Grandes-Eaux dans ma contrée vendéenne si verdoyante. L’idée de trépasser dans un désert espagnol et me faire bouloter, moi, un fier sergent de l’Empereur, par des charognards me désole, c’est de l’avoine donné à des cochons. Je reprends mes esprits et j’attribue les tentes, les paillasses et celle qui contiendra le matériel. Cependant un gargouillis me rappelle que nos panses sont vides.

Campement Français dans la redoute San-Francisco.







12H. « Cerveja de limão ! » ça va épater mon commandant, car j'ai appris le Lusitanien, enfin, juste trois mots, auprès d’un prisonnier portugais, qui ne cessait de m’casser les oreilles en baragouinant cette phrase. En fait, mais j’l’ai su plus tard, ça voulait dire : « J’ai soif et faim ! », qu’est que j’en savais, moi ! Nous réquisitionnons donc une taverne. Le tenancier, fort avenant avec les occupants, semble vouloir nous estourbir le duodénum avec un gargantuesque repas, fort peu coûteux d’ailleurs. Un adepte sans doute du tonneau des Danaïdes qui pensait qu’en nous gavant comme des oies, nous irions nous assoupir et là, Dieu sait ?!! Plusieurs de nos compatriotes ne sont jamais revenus après de telles ripailles. Prudents, nous ne mangeons que le nécessaire, car une relève de garde s’annonce.


14H. Quartier libre. Nous sommes parés de nos plus beaux atours, c'est-à-dire notre simple tenue de route en bonnet de police, mais dépoussiérée. Nous retournons visiter le musée où se trouvent les reliques historiques de notre gloire passée. J’y retrouve quelques namois orphelins mutilés, que j’n’ai pu emporter l’année dernière. J’pense qu’ils sont heureux de m’revoir. Mes formulaires d’adoption en poche, nous pénétrons dans ce triste orphelinat où gisent tous ces pauv’ canons meurtris qui n’attendent que moi. J’les sens fébriles. J’présente mes formulaires ad hoc à l’officier portugais (pro-français) présent, en lui montrant du doigt l’annotation d’mon commandant. Il jette un œil sur le papelard et me fait « non » en dodelinant du chef. J’insiste, mais il semble ne pas comprendre ma requête. Il baragouine en portugais « Pas conforme ! ».J’grince des dents et j’me dis : « Commandant, faut qu’on cause ! » Attendri, sans doute, par la larme qui coule sur ma joue mal rasée, il nous laisse entrer dans cette sorte de sanatorium pour namois convalescents. Le Brutal, La joie et un commis aux écritures sont présents. Tout en caressant la pièce de 36 à mes pieds, j’glisse un projet d’enlèvement à mes braves canonniers : « Bon, les gars, c’est simple, on s’met à trois, on désolidarise le namoi d’son affût, pendant que l’écrivain fait du gringue à la donzelle à l’entrée, histoire de le faire regarder ailleurs. On exfiltre le namoi et on s’fait la malle en douce ! ». On commence à empoigner le premier namoi de 12, quand ces salopiauds se ravisent et refusent tout net l’expédition d’sauvetage, en m’disant d’reluquer les ongles de la brune panthère qu’a pas l’air d’une sainte nitouche. Y sont comme les gaulois mes canonniers, peur que le ciel leur tombe sur la tête et… des bonnes-femmes ! Courageux, mais pas téméraires mes lâches compagnons. J’leur promets la cour martiale, 12 balles dans l’buffet, voire des sévices chinois. Rien n’y fait ! Faut rebrousser chemin, mais j’grommelle et tape du pied tout le long d’la route.



Tentative d’enlèvement avortée d’un namoi orphelin.






15H10. Au sortir de cette triste visite, nous croisons le responsable local du service des Poudres & Salpêtre, et par acquis de conscience professionnelle, je l’interpelle sur l'heure de perception de… Notre propre poudre. L’homme me répond tranquillement dans sa langue natale :

"Neste momento, agora, imediatamente !" Hein ?! Quoi ?! Comment ça ?! A cet instant ?! Maintenant ?! Immédiatement ?!


Que j’grommelle tout haut !




15H15. « Branle bas de combat ! Canonniers et servants à moi ! ». J'ordonne à l’un de mes canonniers de filer fissa au camp pour réquisitionner tous les gars disponibles, puis j’expédie le reste de mon détachement au dépôt pour réserver une bonne place à l’ombre où nous confectionnerons les cartouches. Je m’sacrifie (j’suis sergent !) et j’pénètre dans la très fraiche et sombre poudrière voutée pour y percevoir MA poudre.



15H30. La perception des 13 kg de poudre est effectuée en proportion de notre effectif théorique…heu !... d’inscrits. J’ai huit bonshommes dispos pour confectionner, d’après mes calculs savants, 1200 cartouches environ... Nous commençons le fastidieux boulot, puis, j’lève les yeux, et j’vois plus qu’sept, puis six, puis cinq et enfin il ne me reste que… quatre types. Lors de notre dernière campagne nous étions quinze pour effectuer la même corvée. Pourquoi cette évaporation soudaine, voire instantanée, de ces ex-volontaires désignés d’office ? Ces gars d’la Marine ont le chic pour s’éclipser en douce. Comme d’habitude, ils jureront, plus tard, la tête sur le billot et sur celles de leurs futurs rejetons, qu’ils étaient présents ! Mensonges !



16H45. Voilà c’que j’pense : « Les artilleurs et le fourrier Requiem outragés, les artilleurs et Requiem brisés, les artilleurs et Requiem martyrisés, mais les artilleurs et Requiem libérés ! »*


*Cette citation sera, plus tard, honteusement reprise et transformée, par un obscur général en exil à Londres.




La confection des cartouches est enfin terminée. J’libère promptement le micro-détachement des braves volontaires vers le campement. Il me faut désormais rapporter toutes ces munitions au dépôt des Poudres & Salpêtres. Le caisson est rempli de « papillotes aux pruneaux, type : English special ». Arrivés à la poudrière, nous trouvons la porte close. Le drame, la douleur, l’incompréhension !!! « Putain d’bordel de merde ! » que j’pense laïquement, mais j’dis pudiquement tout-haut : « Diantre, fichtre-Dieu, voire même Mon-Dieu-Jésus-Marie-Joseph ! » pour les croyants d’pécnods qui déambulent dans la rue. J’interpelle le planton qui reluquait une jeune donzelle : « Bom dia ! (oui, oui, j’apprends vite !) Auriez-vous la clé de la poudrière, s’il vous plait, merci monsieur l’gardien ! ».Le type me reluque et m’répond dans un charabia : « prostituta o que diz ! ». « Qu’est-ce qu’y dit c’crétin ? » que j’pense. Voyant mon assurance et surtout mes belles épaulettes sang & or, l’incendiaire « donzela » brune abandonne le simple planton pour se rapprocher d’un robuste sous-officier d’artillerie de marine français. Coup d’bol, elle est fonctionnaire de la maison. Mini-télégraphe Chappe en main, doublé de signaux de fumée et de bacalhau voyageurs, l’information est transmise à qui de droit. Dix minutes plus tard, deux autres « créatures diaboliques » aux yeux sombres mais pétillants et à l’allure avenante, interviennent et se dirigent vers moi. Prudent, j’fais un pas en arrière, car je m’souviens que not’ Vieux s’est aut’fois fait hypnotiser par une belle lusitanienne des environs d’Porto, avec qui il s’est retrouvé marié. Plus tard, elle lui a ratatiné l’palpitant. Pour cette blessure profonde, l’a reçu sa première Croix des braves des mains de l’Empereur à Fouras. Me voici acculé à la grosse porte en bois toute ferrée. Les deux sirènes approchent et j’me sens comme Ulysse dans l’Iliade. J’peux point m’boucher les oreilles, alors j’pause ma main sur la poignée d’mon sabre, on n’sait jamais ! Plutôt la mort que d’me laisser bouloter par ces deux carnassières au cœur si bouillonnant. Soudain, la porte se dérobe derrière moi et je sens de l’air frais sur ma nuque. « Le piège ! » que j’me dis, adieux mes chers namois. Mais en fait, c’est l’entrée d’la poudrière Saint-Jean-De-Dieu. J’remets vite-fait mes munitions aux deux « pécheresses » et j’me tire, à grands pas vers le bivouac en vérifiant, de temps en temps, qu’elles ne me suivent pas. J’ressens comme une sorte d’amertume, non pas par rapport aux créatures diaboliques, mais de m’être laissé piquer Ma nourriture à namoi.



La sinistre poudrière à la poterne Saint-Jean de Dieu de la citadelle.







17H05. J'assiste au départ d’un détachement mixte de marins pour les couleurs. Simultanément, lorsque la colonne disparait au coin d’une rue, j’file en douce avec ma section pour la levée des coudes dans le premier troquet du bled. On a grand’soif !


18H. Retour au bivouac du détachement d’pochtrons-marins.Les rangs sont rompus lorsque notre ingénieur, lieutenant porte-aigle par intérim,dit Pépé Camomille, devient tout blanc et s'effondre, victime de c’que nous croyons être un tireur d’élite anglois du « Royal coronary heart disease ». Le service de santé accoure immédiatement, et cherche l’entrée du projectile pour panser la plaie. Il constate qu’il n’y a pas d’sang et que la blessure est en-dedans du corps, vers le cœur. Installé sur une civière, puis déposé dans une ambulance légère à la Percy, l’attelage fonce vers l’hôpital de campagne installé à Guarda.

Nota : Là, j’fais une pause dans la rédaction de mon rapport pour remercier personnellement toutes les personnes qui ont activement participé à cette intervention.

18H35. C’est l’heure du quartier libre, alors on s’habille en « dimanche », c'est-à-dire en tenue améliorée dite de sortie, quand le ciel s’assombrit et de gros nuages arrivent du sud en grondant. « Ca n’sent pas bon ! » Que j’me dis. D’un coup, un gros grain nous tombe dessus, comme à Aubigny-Les-Grandes-Eaux, chez moi. La bourrasque arrache ça et là des tentes du campement, forçant les troupes assaillantes pêle-mêle à prendre d’assaut la Porte San-Antonio avec 36 heures d'avance sur l’horaire prévu par le maréchal Masséna. Evitant la cohue, je file en éclaireur solitaire vers le cœur de la cité vide d’ennemis, afin de trouver un retranchement moins humide. Le marché couvert sur la grande place fera l’affaire. Peu de temps après, ce havre de paix est envahi par toute la troupe, attirée sans doute par la « Cerveca » qui coule à flot, comme la pluie d’ailleurs.


18h50. Les canonniers de marine tentent une percée dans cette masse soldatesque compacte, d’aucun dirait une échappée, comme en 1810 au siège de Cadix. D’ailleurs, « 1810 » c’est aussi le nom de l'auberge que nous réquisitionnons pour nous restaurer un brin. Le tenancier nous sert les plats commandés, mais vu la taille des victuailles, on s’dit : « C'est quoi ces portions ? ». On a, comme qui dirait, la taille d’une baleine à bosse de barbaque dans chacune de nos gamelles !


0H. Après avoir ingurgité l’équivalent d’un taureau andalou chacun (sans les cornes), on rentre au camp, pour remettre, cette fois la viande dans l’torchon, c'est-à-dire se glisser sous la couverture de nos paillasses.




Samedi 27 Août.



6H30. La nuit fut-elle calme et douce ? Eh ben non, que nenni !Nous avons subi une attaque sournoise et nocturne du général « After ». En fait, des troupes britanniques sont arrivées en renfort, en pleine nuit dans le camp ennemi. Ils ont fixé leur tente avec des sonnettes, sorte de marteaux-piqueurs, en beuglant et riant comme des vaches. C’est la guerre, certes, mais y a des conventions signées à Genève qui interdisent l’usage du ramdam nocturne, considéré comme arme de destruction massive pour les tympans humains. Ils avaient déjà une réputation détestable question gastronomie, mais leurs rires sont pis que le bruit des fusées à la Congrèves. Mais c’n’est pas tout, il y a plus grave encore, ce qui démontre la perfidie d’cette nation. Lorsqu’ils dorment, ça ressemble à un concert d’scieurs-de-long sur un chantier d’la navale. C’est pour ça qu’ils vivent sur une île, on n’pourrait point avoir ces gars là sur le continent.


« Saloperie de petite vérole ! » que j’pense, mais j’dis tout haut : « Crotte, zut, flûte ! » de fuseau horaire portugais, il est en fait 6H30 du matin et 7H30 à ma montre. On nous aura tout fait, à nous aut’ les envahisseurs. Étirement, épouillage et débarbouillage, mais c'est quand même très tôt et calme à c’t’heure-ci !


7H. (Heure locale) Petit déjeuner trop copieux à la taverne du coin, mais bon, faut bien s’nourrir.


9H. Rassemblement pour les couleurs. Le détachement mixte de marine se met en place. Je ressens comme une faiblesse, « maudit p’tit dèj ! » que j’me dis, pourtant j’ai fais gaffe. On défile jusqu’à la place d’armes où l’on doit préparer les futurs combats. Là, d’un coup, mes jambes me lâchent, j’suis touché en plein abdomen par la balle d’un riffles anglais ou Caçadores lusitaniens des "Muito brioche no café da manhã". Tout sergent qu’je suis, on m’extirpe des rangs. Dans un souffle j’demande ou plutôt j’supplie mon valeureux caporal Long-Feu de prendre le fanion de la compagnie, les 40 cartouches de ma giberne, de maintenir l’ordre dans les rangs et l’honneur du 3ème Rama au plus fort des futurs combats. Ils savent tous que sans le sergent Tire-Bourre, c’est 95% de moins en puissance de feu, soit une rangée entière de « dents » sur un vaisseau d’74. Ce n’est pas une légende, c’est vrai ! Parole de Ventre à choux !



Première insertion à mon carnet de route du "Caporal Long-Feu"


« Après qu’not brave Sergent fût touché par un odieux Caçadores lusitanien, y m’dit, dans un râle,deprendre le fanion d’la compagnie et ses cartouches afin qu’le reste de l'artillerie fournisse les 4/5ème de la puissance de feu des troupes de marine. (N'oublions pas qu’nos camarades ouvriers et matelots représentent seulement les derniers 0/5ème). Voyant not’ sergent évacué, hors-service mais point émondié, les Portos s'rendent compte de l’erreur commise par leur maladroit tireur, et décident de ne plus faire de coups fourrés. Peur des représailles sans doute ! Not’ sergent a murmuré qu’iln’en restera pas là, car l’est rancunier l’Tire-Bourre.

La troupe est restée là, l’arme au pied, plantée comme des piquets pendant 30 bonnes minutes avant d’monter sur des chariots en direction du Pont de La Coa, où les alliés tentent de filer, encore une fois, à l’anglaise. Les équipages portugais réquisitionnés comptent bien 180 bourrins. Ils ignorent la présence du croqueur d’équidés le QM La Garouille, pour fournir autant d’chevaux. Voyant des chariots à proximité, 3 habits-rouges cachés dans les fourrés, s’approchent et tentent de se faire transporter à « l’œil », mais ils se rendent soudain compte que le bleu-marine des uniformes français, n’est pas celui du bleu-roi portugais. Les voilà donc 3 prisonniers. C’est la dure loi de la Guerre.


11H. Notre brigade arrive près du pont de La Coa, c’est l’nom d’la petite rivière qui coule tout en bas. Les troupes se mettent en bataille pendant que les voltigeurs et matelots de flottille se dispersent derrière les rochers et commencent à tirailler. En bons Français magnanimes, respectueux des lois de la guerre, nous libérons nos 3 prisonniers, qui filent dare-dare, vers le vieux pont sous les huées des Français, et rejoignent leur unité. Le combat s’engage à coups de canons et de fusils, le sol tremble et la fumée enveloppe le pont. Les hommes tombent sur le sol poussiéreux ou dans le précipice, bref, ça tiraille de partout. Puis les officiers des deux camps se font signe et décident d’un armistice pour, dit-on, relever les blessés et honorer les morts respectifs. « C’était bien la peine de s’entretuer ! » Que j’me dis. Le combat cesse. Les troupes s’alignent face à face et présentent les armes, des gerbes de fleurs sont déposées sur un rocher où une plaque de marbre a été apposée, plusieurs discours sont prononcés dont un de not’ valeureux commandant, au nom du maréchal Ney. Les honneurs sont rendus aux morts, toutes nations confondues. Les alliés se retirent et nous rejoignons le charroi qui nous ramène à nos lignes au bastion San-Francisco déjà pris. Sur l’un des chariots, nos 3 ex-prisonniers sont revenus. On pense qu’ils ont été pris par le syndrome de Stockholm. Que nenni ! En fait, ils se sont rendus compte que la bouffe était bien meilleure chez nous aut’ les Français.

Signé caporal-canonnier Long-feu. »




13H. Retour des troupes françaises qui déposent les havresacs, mettent les fusils en faisceaux et s’allongent sur la paille. « Enfin c’est fini, ouf ! » Que j’me dis.


13H15. C’est l’heure de se restaurer. Menu : Chorizo fort grillé à l'alcool. Pas mal ! J’peux point inviter mon commandant, j’n’ai pas son « médicament » favori. Nous passons une partie de l’après-midi à faire des exercices dans le bastion, autour de la citadelle les combats restent sporadiques, il fait si chaud, c’n’est pas humain d’se tuer sous la canicule.

16h30. Notre brigade de marine se réunie dans le bastion en compagnie d’un peloton du 4ème régiment d’artillerie à pied d’Almeida qui vient de se rendre et s’apprête à rejoindre la Légion Portugaise nouvellement créée dans l’armée impériale. Devenus des alliés et désormais amis, nous décidons de nous offrir respectivement des cadeaux. Vins fins français, friandises, et autre mignardises, contre spiritueux et autres bouteilles de Porto de « derrière les fagots » venant des caves locales. Tout le monde se congratule et discute tant en français, portugais et espagnol. Nos amis artilleurs lusitaniens proposent à nos canonniers de marine de tirer avec une de leur pièce.


17H. Nos nouveaux amis nous prêtent un de leurs canons, dont l’affût est peint en bleu clair, comme ceux des Anglais. Nos canonniers vont faire une démonstration parfaite de tir avec ce namoi ennemi de campagne. Totalement ébahis par un tel professionnalisme, nos ex-ennemis nous admirent. J’en profite pour négocier, en douce, l’adoption de ce beau namoi, et j’présente au chef de pièce le fameux formulaire ad-hoc référencé A-38. Il reluque le document et me regarde fixement ne semblant pas comprendre le sens de ma requête. J’pense qu’il aurait fallu traduire de document en Portos et j’me dis : « Commandant, faut vraiment qu’on cause ! »


19H. Nouveau rassemblement du détachement chargé d’amener les couleurs sur la place d’armes. Rien de particulier à signaler.


20H. Une partie de la brigade mixte de marine se rend à la grande cambuse divisionnaire située dans le village. Mon détachement a reçu ses rations de guerre que nous boulotons sur place, il faut bien des volontaires pour surveiller les gus d’en-face. J’ai la sensation qu’il va se passer quelque chose. « Oh, mon tout puissant Jupiter, que mes namois me manquent ! » que j’pense.


21H50. Retour au dépôt des Poudres & Salpêtres mes... ou plutôt nos cartouches, sont restituées par les deux jeunes créatures de la veille. J’vous fais grâce ici du sacrifice de ma personne pour que la troupe puisse tirer son coup (Nota : Attention, pas d’méprise sur cette simple phrase, car ma vertu est restée intègre !). Rassemblement, en silence, des troupes d’assaut dès la nuit tombée, devant la trouée faite dans un bastion et une contre-escarpe, par les sapeurs du génie. Puis nous suivons le grand fossé dans la pénombre. Au sommet des hauts remparts, la silhouette des sentinelles se découpe sur les nuages sombres, elles ne soupçonnent pas encore notre présence. Nous parvenons dans la partie la plus large du fossé et nous nous mettons silencieusement en bataille.

Les trois pièces d’artillerie dont nous disposons sont placées à dix pas devant, les boutefeux sont allumés. Les troupes de marine sont disposées sur l’aile droite, nos matelots de flottille faisant, comme d’hab, fonction de voltigeurs. Sur notre gauche, c'est-à-dire au centre, des grenadiers de la ligne en bonnets à poils et shakos, puis sur l’aile gauche plusieurs bataillons d’infanterie de ligne. Pas de cavalerie, les chevaux étant dans l’impossibilité de gravir les éboulis des remparts. L’alerte est donnée, les troupes alliées accourent et se forment en bataille. Nous apercevons des habits-rouges dont les fameux et baraqués Ecossais Black Watch qui avaient brisé le « fondement » de notre compagnon Campistion, (Nota : Il est resté sur le terrain après les combats d’août 19, et emmené prisonnier dans un hôpital à Guarda). Les canons d’en-face se mettent en place. La ligne française reste immobile l’arme au bras. Not’Commandant est presqu’au centre du dispositif afin de rester en contact visuel avec les autres officiers de la division. Maintenant rassemblés autour du Vieux, ils se mettent d’accord sur les actions à mener, puis chacun rejoint son unité. Le silence qui suit est impressionnant alors que les belligérants se regardent sans bouger. Puis, not’ Lumière-Céleste lève sa canne et là, d’un coup, nos canons aboient dans un vacarme assourdissant. Je m’ dis : « Si mes namois étaient là, on mettrait tout ce beau monde, cul par-dessus tête ! ». Pendant que les canonniers rechargent leurs pièces, toute la ligne française s’avance et fait une décharge générale magistrale sur la masse ennemie dont les rangs sont d’un coup fauchés comme les blés (Nota : C’est là une image épique, mais un peu exagérée, mais c’est bon pour l’imagination du lecteur !).

Le combat général s’engage de toute part. Face à l’aile gauche, les miliciens et paysans armés de fourches, piques, pistolets et fusils, tentent des actions de harcèlement, vite réprimées par nos voltigeurs et fusiliers de la ligne. Les troupes anglaises composées de fusiliers, grenadiers et chasseurs green Jacket sont face à notre centre. Nos ouvriers et surtout marins de flottille voudraient en découdre avec les hommes des Hautes-plaines en jupettes ou Sans-culottes comme on les surnomme, histoire de venger quelque peu not’QM Campiston.



Aile droite du dispositif composée de la brigade de marine.



Des assauts sont repoussés d’un côté comme de l’autre, laissant sur le terrain toujours plus de blessés et de tués, parfois secourus par le service de santé aidé de cantinières. D’un coup, j’vois du coin d’l’œil un namoi d’chez nous en difficulté, cerné par un troupeau d’rouges et furies. J’comprends pas toujours c’que disent les bonshommes, mais l’cri du namoi sans défense et en danger, ça j’l’esgourde. J’accoure vers les deux tonnes de fonte abandonnées d’ses servants. J’décanille fissa, de mon berlingot, le premier Royal Rifle qui s’interpose. J’dessoude un second qui roule au sol en beuglant « Godam, argh, aïe, ouille ! » j’pige pas ! Alors qu’un troisième parvient à me saisir, j’me dis : « J’ partirai pas seul ! » et j’pense à l’épitaphe qu’on mettra sur le monument aux morts sur la place du village d’Aubigny-Les-Grandes-Eaux : « Il combattit seul, au péril de sa vie pour protéger un namoi esseulé, face à une horde d’ennemis assoiffés de sang. La mort plutôt que le déshonneur d’abandonner un canon !». Faudrait qu’j’écrive, avant d’calancher, mes dernières volontés : « J’ veux qu’mes cendres soient mélangées à la fonte en fusion d’un futur canon d’marine coulé dans la fonderie d’Rochefort. « Merdaillerie ! » Que j’me dis, j’ai pas d’plume, ni d’papier sur moi ! J’ perds conscience, j’dois être occis ! Quand j’ouvre un œil, j’suis entouré de cadavres d’habits-rouges que j’ai dû assabouir à coup d’crosse. Les combats continuent et mon fameux namoi, sauvé par ma pomme, crache une dernière fois son venin sur les aut’ d’en face. Sans doute émues par tant d’héroïsme venant d’un sergent d’artillerie de marine, les hostilités semblent cesser. Je m’relève en m’extirpant du monceau d’rosbifs cuits « à point » même pas piqués d’ail. C’est bien des Anglais ça ! Ces pauv’ types ont eu le malheur : 1 : De croiser ma route. 2 : De s’en prendre à un namoi sans défense. Y connaissent point l’Tire-Bourre, ces bougres là !


Je recherche mon peloton qu’est pas bien loin d’ailleurs, car mon canonnier Le Brutal joue aux quilles avec quelques Anglois désemparés. Il semble vouloir battre le record de lancer d’rosbifs sans élan, sous les sourires carnassiers de ses compagnons. J’me rapproche et je lui dis : « Bin, qu’est-ce tu fous, camarade ? ». Il m’répond que le canonnier La Joie est coincé sous un monticule de mecs en rouge et bleu. « Et alors ? ».Le Brutal répond : « Bin, y gueule comme un goret ! ». « Pourquoi donc, il est blessé, il souffre ? ». « Ben non, y veut sortir de là pour continuer l’combat, de peur qu’on lui pique sa part de Grands-Bretons en jupette ! » C’est là l’problème avec les pecnots vendéens, toujours la peur de manquer ! Ah, j’vous jure ! J’aide mon « Brutal » à dégager La joie et j’me dis qu’ce lancer d’bonshommes pourrait bien d’venir une discipline olympique. Y faudrait qu’j’en cause au baron d’Coubertin, qu’aime bien faire des choses et qui dit souvent : « Même si vous perdez, le principal est d’participer ! ». J’ai chuchoté ça à l’oreille d’un officier Godam, sur le point d’calancher, ça n’l’a pas fait rigoler, c’est pourtant d’humour anglais ça !


Au bout d'un quart d'heure de dégagement, on r’trouve not’ La Joie planté comme un papillon dans une exposition de Lamark & Cuvier. L’a une Claymore (grosse épée écossaise) plantée entre ses deux jambes, tout près d’ses « choses de la vie ». Là j’m’insurge contre cette tentative de crime contre l’humanité, car même en guerre on n’a pas l’droit d’empêcher un canonnier d’marine de s’reproduire. Sur ce, j’reprends mes esprits et j’me dis : « Oh, P… heu …doux-Jésus, le Long-Feu, il est où ? »


Deuxième insertion à mon carnet de route du Caporal « Long-Feu ».

« A minuit, après un dur combat, et une victoire dûment gagnée. J’profite d’une accalmie et j’mepermets d’faire une petite virée surprise vers les arrières des lignes portugaises, pour tenter d’représailler du lâche attentat contre not’ bon sergent. Frôlant la muraille dans la pénombre, j’parviens à m’infiltrer dans l’vieux châtiau, d’où sortent de nombreux types portant des tonnelets de poudre. J’pense qu’il s’agit là d’la principale poudrière de la citadelle. La porte n’est pas gardée en raison du passage continuel des approvisionneurs. J’me glisse comme un serpent dans l’alcôve sombre seulement éclairée d’une simple lanterne à l’entrée. J’la décroche pour voir la quantité de tonneaux entreposés, et là, « Merdouille de vérolerie ! » j’trébuche, brisant la lampe à bougie qui commence à enflammer la poudre éparpillée sur le sol et file droit vers l’antre du démon. J’prends mes jambes à mon cou et j’file comme le vent aussi loin que possible en gueulant, comme à chaque fois : « Tora, tora, tora, banzaï ! » et bien d’aut’ conneries du même genre. J’vois d’la fumée qui s’échappe du château alors que j’rejoins mes camarades canonniers en criant : « J’ai sabordé l’navire, bouchez-vous les portugaises*, ça va peuter ! ». D’un coup, tout explose et le ciel se remplit de trainées lumineuses et des pans entiers de muraille s’effondrent. J’pense que not’sergent va sangloter d’voir des bouts de namois innocents virevolter hors de ce Vésuve Lusitanien.

*Oreilles.

Signé : Caporal Long-Feu qu’a pas fait exprès de c’gâchis victorieux. »



Début des explosions qui vont détruire une grande partie de la citadelle et du village en-dedans.



Nota : Hélas, l’histoire ne retiendra pas l’action héroïque d’un simple caporal-canonnier maladroit. On dira plus tard, à l’Ecole de guerre de Paris, à celle de Saint-Cyr et dans les livres d’histoire, qu’à Almeida en 1810, un boulet tiré d’une batterie française est v’nu s’loger dans la poudrière qu’a tout fait sauter. C’est l’général Charbonnel qui s’ra récompensé et l’caporal Long-Feu puni pour s’être éclipsé avant la fin des combats.


J’me pose quand même une question disons métaphysiques, (Normal, s’suis sergent, donc instruit, mais où ai-je donc pris ce mot ?). Comment, après des heures de combats acharnés à coup d’armes à feu qui ont consommé plus d’une tonne de poudre, sans compter celle qu’a brûlé lors du grand feu d’artifice, pas un brin d’herbe sèche de not’ champ de bataille dans les douvesne s’est enflammé. Chez nous aut’, en terre civilisée de France, allumer une simple allumette pour griller d’la ventrèche, vous attire bien des tas d’ennuis. La police, gendarmerie, sapeurs-pompiers,des arrêtés municipaux, voire préfectoraux interdisent la moindre flammèche, qui cramerait la moitié des départements en cette période de sècheresse caniculaire. Pourquoi donc ?



Tire impressionnant d’un « namoi » français.



Dimanche 25 Août :



0H30. Après les civilités d’usage entre officiers des deux camps, v’là t’y pas qu’ils s’embrassent et s’promettent de faire mieux l’année prochaine. (« Y sont gonflés !) Les troupes s’en retournent au campement après avoir enseveli les glorieux morts…qui protestent. On pense surtout qu’il y aura du rab à manger demain.


Rassemblement sur le camp, récupération du reliquat de cartouches dans les gibernes, car faudrait pas qu’un aut’ maladroit foute le feu à la paille des tentes des envahisseurs. Sur ce, un lieutenant de voltigeurs du 79ème vient m’interrompre et m’dit, sur un ton d’reproche, qui lui aurait fallu bien 20 cartouches de plus par homme dans ses rangs. Et pis quoi encore ? Toujours cette peur de manquer, même chez les Deuchèvriens, v’nant du département voisin, tout proche de mablanche Vendée. J’dis tout bas en grommelant : « Mais, il est complètement fou ce mec ! Mais moi les dingues, j'les soigne, j'm'en vais lui faire une ordonnance, et une sévère, j'vais lui montrer qui c'est l’Tire-Bourre. Aux quat’ coins d'Lusitanie qu'on va l'retrouver, éparpillé par petits bouts façon puzzle. Moi, quand on m'en fait trop, j'correctionne plus, j'dynamite, j'disperse, et j'ventile ! »* L’officier se retire aussi-sec !

*Toujours pour les non initiés voir le film de Michel Audiard « Les tontons flingueurs».


7H. Réveil au tambour. « On a faim ! » Qu’on s’dit ! Notre détachement de canonniers d’marine fait mouvement vers le troquet du coin pour prendre une petite collation, comme le dirait not’commandant sur l’esplanade de sa grande demeure charentaise. Cependant, faudra faire gaffe à la quantité à ingurgiter, faudrait pas s’écrouler d’une gastro en pleine journée.


9H30. Je file vers la poterne Saint-Jean-de-Dieu pour y récupérer les quelques dernières cartouches gisant dans l